L'ATELIER
DU
FRIC
Entretien avec Nadine Valcin, Mélanie Léger et Renée Blanchar
Par Catherine Voyer-Léger

L’Atelier est un projet qui a été mis en branle par Jean-François Dubé, directeur général du FRIC, en réponse à des objectifs identifiés lors de groupes de travail qui portaient sur le long métrage francophone canadien. Un des enjeux soulevé de façon récurrente lors de ces rencontres avec les acteurs clés des arts médiatiques au Canada est  le manque d’appui au niveau du développement de nouvelles œuvres dans les communautés de langues officielles en situation minoritaire. Après avoir défini les objectifs du projet, le Conseil des arts du Canada s’est avéré être le partenaire financier idéal pour ce projet de création.

« Tarkovski disait: il faut une certaine prétention quant à ce que tu as à dire, mais une certaine humilité quant à comment tu vas y arriver. »

Vous vous retrouvez toutes les trois à Montréal ces jours-ci pour participer à une initiative du FRIC, L’Atelier. Quelles sont les grandes lignes du projet L’Atelier?

Mélanie: L’Atelier a fonctionné par un appel de projets où tous les membres étaient invités à déposer des projets de scénario de long métrage de fiction et nos trois projets ont été retenus. Dans le cadre de ce projet, nous sommes jumelées à un conseiller de l’INIS. Nous avons fait une dizaine d’heures de suivi individuel avec nos conseillers et pendant notre séjour à Montréal nous échangeons les six – trois scénaristes, trois conseillers – ensemble. L’objectif est d’écrire un premier « scène-à-scène » qui est l’ossature du scénario sans les dialogues.

Renée: Un des défis qu’on a parmi les membres du FRIC, c’est un défi d’écriture et un défi d’accompagnement. Ce qui est bien dans ce projet, c’est le caractère collégial, c’est-à-dire que nous partageons autour de nos trois projets tout en étant accompagnées par des lecteurs externes. Cet accompagnement-là, il n’est pas si facile à trouver dans nos milieux surtout pour du long métrage de fiction qui n’est pas une spécialité chez les producteurs de la francophonie canadienne. Il me semble que c’est absolument nécessaire d’aller chercher des voix extérieures à notre environnement immédiat pour voir un peu comment sont perçus nos projets.

Nadine: Pour aller dans le même sens que Renée, je constate en Ontario que la plupart des producteurs francophones travaillent en télé donc ce n’est pas vraiment la même logique que la production cinématographique. Certains d’entre eux ont un désir de faire du long métrage, mais les producteurs n’ont pas toujours une expérience préalable en cinéma pour nous accompagner dans un cheminement vers des scénarios très aboutis.

Renée: Mais ce que je retiens d’aujourd’hui, c’est qu’entre nous, entre scénaristes, nous pourrions nous appuyer en faisant lire nos projets. Nous sommes tellement éparpillés en francophonie, nous sommes tellement occupés chacun dans nos projets que nous ne prenons pas le temps d’échanger vraiment.

C’est intéressant cette idée de travailler « entre nous » parce qu’il me semble que dans ce milieu on peut être assez secrets autour de nos projets pour éviter de se faire voler ses idées ou de se contaminer, non?

Renée: Je pense justement qu’en cinéma, si on a cette attitude-là, on n’avancera pas. Tarkovski disait: il faut une certaine prétention quant à ce que tu as à dire, mais une certaine humilité quant à comment tu vas y arriver. D’être ensemble aujourd’hui, d’être critiqués, mais aussi d’entendre la façon dont on conseille les autres, ça aide à relativiser certains des enjeux de notre propre scénario. Écrire ça se fait en additionnant des couches: parfois ça prend trois ou quatre versions avant de vraiment savoir quel est notre thème.

Nadine: En même temps, les trois projets sont tellement différents qu’il n’y a pas de risques vraiment à partager nos idées et nos points de vue. Ce partage nous permet de voir la richesse de la diversité des processus et des approches d’écriture.

Renée: C’est vrai! C’est justement cette mise en commun qui nous permet de mesurer comment les autres travaillent différemment et ça peut nous aider aussi dans notre processus. Cette collégialité autour de projets concrets, c’est le fun! Cette dimension-là je l’apprécie beaucoup.

Mélanie: Moi aussi! Je trouve qu’on ne le fait pas assez. Il faudrait se forcer à provoquer ce type d’échanges. Certaines questions qui étaient posées aux autres participantes résonnaient pour moi aussi. Veut, veut pas, quand on est seul en train d’écrire, on ne peut pas toujours s’autoénergiser et ce type d’échanges donne de l’énergie. Il y a donc quelque chose de vraiment nourrissant de sentir que des collègues travaillent ailleurs sur des projets différents, mais avec des questions semblables.

Renée: Je suis d’accord: il faut multiplier ces occasions. Si tu fais lire à tes proches, il y a un capital de sympathie en partant et ensuite, ce ne sont pas des spécialistes dans le domaine. En même temps, je pense qu’il faut faire la part des choses: on n’est pas nécessairement d’accord avec tous les commentaires qui nous sont faits, mais ça peut tout de même mener à d’autres réflexions qui elles te mèneront dans la bonne direction.

Est-ce que vous voulez dire deux mots de vos projets sans trop en dévoiler.

Renée: C’est l’histoire d’un auteur d’autofiction qui a écrit un livre assassin sur le lieu où il a grandi qu’il a appelé le Trou-du-cul-du-monde. Et il doit retourner dans son village au moment de la mort de son père pour faire son oraison funèbre. C’est une comédie noire sur le vivre ensemble. Le travail fait aujourd’hui me permet de constater que le second degré n’est pas assez apparent. Pour moi les clichés sont assumés, mais ce n’est pas bien compris. Donc il faut que je le retravaille.

Nadine: Mon projet c’est l’histoire de deux immigrants qui se rencontrent et de leur processus d’intégration et d’adaptation dans une ville aussi difficile et dure que Toronto.

Mélanie: De mon côté, je rêvais de faire un huis clos. Donc c’est l’histoire d’une itinérante qui commence à squatter une maison qui est habitée par une vieille dame et il y a une relation qui se tisse entre elles. Elles vont être comme des anges l’une pour l’autre.

Pourquoi y en a-t-il si peu de longs métrages de fiction en francophonie canadienne?

Renée: Il y a plusieurs facteurs. D’abord, écrire un long métrage c’est vraiment de longue haleine. Ça prend deux, trois ou quatre ans. Et le processus de financement conventionnel, si tu passes par Téléfilm, va dans ce sens-là parce que chaque étape est financée dans des années budgétaires différentes. Ça prend donc beaucoup de courage – et d’innocence – pour s’embarquer dans un projet dont, si tu vois l’aboutissement, ce ne sera pas avant plusieurs années. Et ensuite il faut dire que, lorsqu’on est prêt, il y a très peu de moyens mis à notre disposition au niveau de la production. C’est toujours à l’arraché que les Franco-canadiens sont allés chercher des enveloppes minimes auprès de Téléfilm Canada. Ensuite, il faut encore trouver l’autre partie du financement au palier provincial. Le Québec a une instance bien en place depuis de nombreuses années, la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), ce qui n’est pas le cas de toutes les provinces. L’autre option de financement est le Conseil des arts du Canada pour les films d’auteur. Les budgets sont par contre beaucoup plus petits et la compétition est très féroce. Il y a une grande force d’inertie autour de nos projets et chaque étape peut te plomber dans ton élan. On peut comparer avec l’âge d’or de la télésérie au Nouveau-Brunswick qui a commencé avec Belle-Baie. Pourquoi cela a été possible? Parce qu’il y a vraiment eu une volonté d’un diffuseur, ici Radio-Canada, de donner de l’argent, du temps, du support. Ce support-là, au niveau du long métrage, est encore très embryonnaire…

Nadine: Moi j’avais commencé un projet de long métrage grâce au programme Écrire au long de Téléfilm. Mais ce n’est pas évident de porter ton projet. Ce n’est pas comme la production télévisuelle où le producteur va cogner à la porte du Fonds des médias du Canada pour obtenir les fonds nécessaires. C’est plus compliqué de financer un long métrage et, comme on le disait, le processus est extrêmement long. Il faut être prêt à s’investir pendant plusieurs années.

Renée: C’est aussi une question de financement pour les scénaristes. On est encore de faire douze affaires en même temps pour arriver financièrement. Donc nos projets n’avancent presque pas et le milieu est tellement compétitif, comment y faire sa place à ce rythme-là?

Mélanie: Ça, c’est l’autre truc: il n’y a pas beaucoup de longs métrages parce que c’est très difficile. Qui veut investir autant de temps quand le succès semble si peu probable.

C’est intéressant que vous soyez trois femmes à participer à l’Atelier parce qu’il est quand même reconnu que le cinéma reste un boys club, que c’est difficile pour les femmes ce milieu-là. Est-ce que c’est vrai aussi en francophonie canadienne que c’est plus difficile pour les femmes?

Mélanie: Je ne saurais pas quoi répondre parce que ça semble tellement difficile pour tout le monde que je ne sais pas à quel point c’est vraiment un préjudice d’être une femme.

Renée: C’est vrai que moi je n’y pense pas en me levant le matin. Mais en même temps, quand on regarde les chiffres sur la présence des femmes dans le milieu, ça ne fait pas de doute.

Mélanie: Oui et c’est vrai que quand on regarde les projets qui se font, les hommes sont encore majoritaires. Sauf pour la scénarisation… En tout cas, en Acadie, la scénarisation c’est le seul poste où les femmes se démarquent. Sinon, au niveau de la réalisation les hommes sont encore dominants. Et ce sont même souvent des hommes qui viennent de l’extérieur qui réalise.

Renée: Oui! Ça, c’est tout un autre sujet!

Mélanie: Puis c’est vrai que dans les dernières années on peut dire que ce sont plus des histoires de gars qui ont été produites en Acadie.

Renée: Et si tu es une fille, tu ne peux pas réaliser une histoire de gars, c’est bien connu! En général, en France par exemple, il y a plus de femmes scénaristes parce que ce sont des métiers moins payés et moins reconnus. Alors que c’est la colonne vertébrale du film! Et quand les choses s’améliorent – en ce moment on dit qu’au Canada les femmes font plus de films qu’à une autre époque – ce ne sont pas du tout les mêmes budgets que les budgets fournis aux hommes. Donc on coupe la pomme en deux et on fait deux films de filles avec le budget d’un film de gars!

Et pour ce qui est de la représentation à l’écran, est-ce que c’est une préoccupation que vous avez? Avez-vous ça en tête quand vous créez vos propres projets? Et on peut ouvrir la question à celle de la diversité dont on répète souvent qu’elle est peu présente sur les écrans.

Nadine: J’essaie de réfléchir à combien de longs métrages ont été réalisés en Ontario… On les compte sur les doigts d’une main. C’est donc difficile de se poser des questions de représentations quand la production est si famélique.

Mélanie: Oui! Je pense qu’on peut plus se poser ces questions-là par rapport aux séries télévisuelles au Nouveau-Brunswick.

Renée: Ça fait dix ans qu’il n’y a pas eu de long métrage de fiction en français au Nouveau-Brunswick. Et ce qui se prépare en ce moment relève du programme Talents en vue de Téléfilm… C’est la grosse affaire en ce moment ce programme qui offre un microbudget pour un premier long métrage, mais quand tu fais du microbudget à Montréal tu peux avoir des équipes qui travaillent quasiment à l’année qui vont venir t’aider. Mais chez nous quand on fait ça, les gens rament pour arriver, ils ne sont pas très portés à vouloir faire des trucs gratuits même si c’est pour des projets qui tiennent à cœur à tout le monde.

Nadine: Et comme on le disait plus tôt: reste qu’il faut vivre! Les bourses d’écriture c’est important, mais elles n’ont pas été indexées au coût de la vie. C’est un supplément au salaire, mais ça ne me donne pas la liberté qu’on nous promet pour travailler sur nos projets. Il faudrait qu’un miracle se passe pour que je puisse admettons me consacrer à un projet d’écriture pendant six mois… Cette tension-là entre réaliser tes projets qui te tiennent à cœur et gagner ta vie finit par créer des tiraillements et un épuisement constant. C’est dur!

Vos contextes sont très différents. Au Nouveau-Brunswick vous parlez du dynamisme sur les séries télévisées qui, je pense, a aussi aidé à professionnaliser le milieu. Nadine, de ton côté, tu es dans une ville où il y a un monde de cinéma, c’est juste qu’il y a une espèce de barrière linguistique, mais les ressources et les infrastructures sont là, non?

Nadine: Oui, mais c’est cher. Si tu essaies de faire un microbudget à Toronto, bonne chance! Sur mes courts métrages ce qui arrivait souvent c’est que je formais équipe et au moins deux ou trois personnes étaient obligés de laisser tomber parce qu’on leur offrait des contrats lucratifs à la place.

Renée: C’est difficile partout. Mais il y a quand même des milieux plus porteurs. On ne veut pas être produits par défaut, on veut que notre histoire soit bonne. C’est juste que le contexte de création en francophonie canadienne n’est pas facile.

Mélanie: Oui, c’est difficile partout, mais les défis ne sont pas les mêmes et on ne sait pas trop comment faire comprendre ça à des institutions qui cochent des cases et qui ne sont pas toujours sensibles aux différences des milieux.

Nadine: Je dirais en même temps que le microbudget c’est le fun quand tu es jeune, tu sors de l’école, tu habites chez tes parents, tu n’as pas d’enfant et que tu vas faire un film avec tes chums qui vont te donner des heures. C’est plus difficile à un autre moment de la vie où les obligations nous rattrapent.

Qu’est-ce que vous pensez des différents programmes d’équité à la fois chez Téléfilm et chez d’autres organismes? Je pense à l’équité pour que les femmes prennent leur place, mais aussi les Franco-canadiens. Est-ce que vous avez cette peur qu’on évoque parfois qu’on finisse par vous financer pour votre profil d’équité plus que pour votre projet?

Renée: Non. Ça n’arrivera pas. À la limite ça peut arriver au départ, mais jusqu’à produire ton film je n’y crois pas. Je crois qu’il y a certains incitatifs, mais on ne nous prépare pas pour les étapes finales du processus.

Nadine: Il y a beaucoup d’hommes qui se plaignent qu’on discrimine contre eux et qu’on leur rend la vie plus difficile parce que, supposément, si t’es une femme on va tout te donner sur un plateau d’argent. Ça, c’est un discours que je trouve fatigant et erroné.

Mélanie: J’ai l’impression qu’il y a eu une peur de ça quand ce type d’initiatives a été mis en place, mais je n’entends plus ce discours. Après, je ne sais pas ce que ça a vraiment changé. Je pense qu’il y a des gens à qui ça a donné une chance. Ça aide aussi à sensibiliser les gens du milieu. Mais ça reste tellement difficile!

Photos JULIE-ÈVE CARRIER
Rédaction CATHERINE VOYER-LÉGER
Le projet L’Atelier a été rendu possible grâce au CONSEIL DES ARTS DU CANADA
Un remerciement tout spécial à L’INIS pour son implication dans le projet