« Il faut tourner chaque film comme si c’était le dernier. » – Ingmar Bergman

Une entrevue avec Alex Loukos, réalisateur du court-métrage, Périls!

Alex, parlez-nous un peu du synopsis de votre dernier court-métrage, Périls. Et plus particulièrement, de votre choix d’y développer deux trames narratives en parallèle.

Alex Loukos : Petite anecdote, avant de s’intituler Périls, le film avait pour titre Rhinocérite. Il faisait allusion à la pièce d’Eugène Ionesco, Rhinocéros. Car il s’agissait de faire le parallèle entre la « rhinocérite », cette maladie de la folie humaine qui contamine tout le monde et notre triste actualité. J’ai fini par opter pour Périls qui est beaucoup plus évocateur pour un public plus large qui ne connaît pas forcément la pièce de Ionesco.

C’est l’histoire d’une production théâtrale qui est en train de se désintégrer doucement sous nos yeux. La metteure en scène s’est disputée la veille avec sa comédienne principale et apprend que cette dernière ne viendra pas à la répétition. Est-ce une décision définitive ? Rien ne nous permet de le savoir à ce stade…

Surmenée, épuisée, elle n’a pas d’autre choix que de la remplacer au pied levé en donnant la réplique à ses comédiens. Et comme si cela n’était pas suffisant, voilà que l’alarme incendie du théâtre ne cesse de se déclencher.

Ont-ils réellement la volonté de continuer cette répétition coûte que coûte ou sont-ils, tout simplement, en train de se mentir à eux-mêmes ? La question se pose.

Parallèlement à cela, nous suivons un homme inconnu avec une caisse noire, à l’allure plutôt suspecte. Il est dans sa voiture et rien ne nous permet de savoir où il va. Cet homme mystérieux nous amènera dans différents lieux qui ne sont pas sans nous remémorer les thèmes principaux de la trame narrative de la pièce de théâtre (tueries de masse, guerre en Syrie, sort tragique des réfugiés et montée des extrémismes).

J’ai toujours aimé les films et les cinéastes qui explorent de nouvelles façons de raconter une histoire. Il ne s’agit pas, ici, d’une saga de soutien indépendante (B story) qui est, somme toute, conventionnelle dans les séries télé actuelles. Il s’agit plutôt d’une histoire parallèle, construite sans aucun dialogue et qui repose essentiellement sur l’image et l’environnement sonore. Un choix artistique qui me permettait d’évoquer ou plutôt de ramener à notre mémoire ces thèmes dramatiques de l’actualité, également évoqués par les membres de l’équipe théâtrale.

En résumé, c’est un court-métrage qui aborde les temps troubles dans lesquels nous sommes plongés.

Les deux trames narratives sont en quelque sorte complémentaires aussi bien sur le fond et la forme, mais chacune d’elles suit son propre cours. J’aimais bien l’idée qu’il y ait une histoire qui repose sur le dialogue et le verbe théâtral et une autre, sur l’image et le silence.

En fait, pour tout dire, la première ébauche du scénario était un peu plus ambitieuse.

J’y avais inclus des images d’actualité pour placer les deux histoires dans un contexte réel. J’ai dû renoncer à cette idée, vu le coût exorbitant que ces images pouvaient représenter, mais aussi, parce que, d’un point de vue plus éthique, je ne voulais pas les instrumentaliser pour raconter un récit fictif.

J’avais également dans l’idée de filmer de façon documentaire le parcours urbain du « gars avec la caisse noire » pour créer trois niveaux de réalité : la fiction se déroulant au théâtre, le documentaire avec le « gars à la caisse noire » et, enfin, les images d’actualité amenant une césure dans la fiction. Je trouvais pertinent que l’on s’interroge sur notre rapport à la réalité et plus particulièrement, aux images auxquelles nous sommes continuellement exposés. Car au final, nous sommes tous consommateurs d’images provenant d’un flot médiatique (télévision, réseaux sociaux, internet, etc.).

Aussi, après en avoir discuté longuement avec mes collaborateurs, nous avons finalement conclu que cela ne pouvait pas vraiment fonctionner. Filmer le gars de façon documentaire n’aurait pas été concluant. On aurait inévitablement pensé que c’était un faux documentaire dans un court-métrage. J’ai donc décidé de traiter les deux trames narratives comme de la fiction.

Quel esthétisme, avez-vous voulu créer en collaboration votre DOP dans ce court-métrage ? Et comment est-il perceptible dans vos choix de cadrages et de prises de vues ?

Alex Loukos : Mes instructions en ce qui concerne l’image étaient relativement simples.

Je voulais absolument que les cadres soient larges et que l’on évite les gros plans. C’était pour moi, un moyen, de souligner le fait que nous abordions des thématiques universelles et mondiales. Comme on dirait en anglais, on devait rester dans « the big picture ». J’aspirais à ce que cela se concrétise littéralement en ces termes. Je désirais que l’on garde une certaine distance vis-à-vis des personnages afin de ne pas rentrer dans leurs émotions personnelles. Et puisque c’est un film sur l’aliénation, je voulais également que l’on évite à tout prix de mettre tous les personnages dans le même cadre. En outre, en choisissant de rétrécir la taille du personnage dans le cadre, c’était pour moi un moyen d’insister sur son impuissance et son inconséquence face aux attentats et tueries de masse.

Concernant la partie sur l’homme à l’allure suspecte, nous avons choisi de le filmer de dos afin de ne pas révéler trop vite son visage et pour suggérer le mystère qui l’entoure. Il est souvent filmé hors cadre et l’on s’attarde rarement sur lui, car, en tant qu’individu, il a peu d’importance. Il sert surtout de prétexte pour évoquer les images marquantes de l’actualité. Ça peut, à première vue, paraître simple comme procédé, mais c’est très efficace au final.

Pour souligner la gravité de ce qui se passe et de ce qui se vit de nos jours, j’ai privilégié les plans fixes et les plans de composition. Par exemple, dans les extérieurs, à chaque fois que je pouvais filmer de grands horizons comme le Skyline de Toronto ou la ligne d’horizon sur le lac, je l’ai fait afin de mettre l’accent sur la ville et ce qui nous entoure. Une façon pour moi de minimiser l’importance de l’individu. Ce procédé nous permet de réaliser que parfois, en tant que personnes, nous sommes inconséquents.

Enfin, j’ai voulu mettre en œuvre, dans le théâtre, un éclairage spécial. Malheureusement, la salle dans laquelle nous avons tourné n’était pas équipée à cet effet. Aussi, beaucoup de choses ont dû se faire en postproduction, notamment les éclairages particuliers en bleu et en rouge.

Pourriez-vous nous parler de votre distribution et de votre méthode de travail avec vos acteurs ?

Alex Loukos : La distribution a été tout un défi compte tenu du bassin assez restreint de comédiens francophones dans la région torontoise.

Je savais que je voulais travailler avec Louise Naubert. Je pressentais que le rôle d’Anne pouvait lui plaire et qu’elle serait à même d’apporter une contribution significative, étant elle-même actrice, comédienne et metteure en scène de théâtre. Je lui ai donc proposé, et, j’ai été heureux de voir qu’elle se montrait intéressée. Pour ceux et celles qui ne connaissent pas Louise Naubert, elle est codirectrice artistique du Théâtre La Tangente depuis plus d’une douzaine d’années et lauréate du Prix John Hirsch de mise en scène 2011. Il faisait aucun doute pour moi qu’elle était la personne idéale pour incarner le rôle de la metteure scène surmenée qui s’accroche coûte que coûte à sa pièce.

Ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant avec la distribution, c’est que tous les acteurs venaient d’horizons assez divers.

J’ai ensuite eu un coup de cœur pour Francesca Bàrcenas, fraichement arrivée de Montréal au moment des auditions et que l’on a pu d’ailleurs voir, dans différentes séries québécoises. Elle a été vraiment parfaite dans son rôle.

Pour sa part, Bruno Verdoni est un acteur très expérimenté. Il a un gros curriculum vitae en cinéma, télévision, théâtre, aussi bien à Montréal, Vancouver, Los Angeles, New York, et maintenant, à Toronto. C’est quelqu’un qui a su apporter son savoir-faire et beaucoup d’assurance sur le plateau du tournage.

Ziad Ek est lui, un jeune comédien tout frais émoulu de son école. Sa contribution a été pour moi un vrai coup de chance. En effet, j’avais un mal fou à trouver un comédien francophone d’origine arabe ou du Moyen-Orient qui puisse jour le rôle de Karim et c’est Joël Beddows, directeur artistique du TfT, qui me l’a vivement recommandé.

Enfin, j’ai travaillé avec Michel Scotta Delorme qui n’est pas vraiment un comédien puisqu’il est musicien, mais son aisance sur scène et avec la caméra convenait très bien à son rôle sans dialogue. Je n’ai pas rencontré de difficulté majeure quant à sa direction. L’essentiel étant qu’il reste le plus naturel possible.

Je dois avouer que je n’ai pas de réelle méthode de travail avec mes acteurs puisque mon expérience en termes de direction est assez restreinte.

J’ai bien eu l’occasion de suivre quelques ateliers et de lire des ouvrages sur le sujet pour me doter d’outils supplémentaires, mais, il n’y a pas de secrets, c’est sur le tas que l’on apprend et ce n’est qu’un film à la fois, que l’on peut appréhender les choses, et prendre du métier.

Je dois également dire que nous avons fait face à de grands défis et j’ai dû, en dernier recours, me fier à mon intuition et au questionnement de mes acteurs. Dès qu’il y avait quelque chose de pas clair dans leurs esprits, j’essayais de répondre le mieux possible et, s’ils se sentaient à l’aise avec leur personnage, je les laissais faire.

Nous avons, tout d’abord, été confrontés au manque de temps consacré aux répétitions, et ce, pour des questions budgétaires. J’aurais tellement aimé pouvoir travailler plus en profondeur avec mes comédiens avant le tournage, même si, dans l’ensemble, tout s’est relativement bien passé. Bruno Verdoni, par exemple, n’a pas pu venir aux répétitions, car il était en tournage sur une autre production. Les autres acteurs ne l’ont donc découvert qu’au moment du premier jour du tournage. Les interactions entre eux (dynamique entre les personnalités et énergies dégagées) se sont donc faites plus lentement et nous avons mis un peu plus de temps à trouver nos marques et notre vitesse de croisière.

L’autre grand défi provient du scénario lui-même. Les quatre acteurs principaux jouaient des rôles de comédiens en train de répéter une pièce, ce qui ne posait, à priori, aucun problème en soi. Cependant, étant donné que le film et le scénario reposaient sur un assemblage de fragments d’histoires, il n’était peut-être pas si évident pour eux de cerner, en un si court laps de temps, toute la continuité de la psychologie de leur personnage. Mais, il me semble qu’au final, rien ne transparaît.

Enfin, je dirais que c’est toujours extraordinaire de voir comment les acteurs apportent des éléments qui ne se trouvent pas dans le scénario et cela rend le travail vraiment intéressant.

Le tournage de Périls s’est fait à Toronto. Votre repérage a-t-il été facile ? Et comment s’est déroulé votre tournage ?

Alex Loukos : Le repérage a été relativement facile, au moins pour les extérieurs. C’étaient des lieux que je connaissais bien et que j’avais plus ou moins en tête lors de l’écriture du scénario.

En ce qui concerne le Théâtre, je pensais à priori que j’allais tourner au Canadian Stage puisque j’avais un partenariat avec le Théâtre français de Toronto et que c’était la salle où se produit une grande partie de leur programmation. Or, on s’est vite rendu compte que le coût de ce tournage risquait de dépasser largement notre budget puisque l’on devait cumuler à la fois, la location de la salle et les coûts supplémentaires reliés à la couverture syndicale des techniciens du Canadian Stage (plus communément appelé Shaddowing). Finalement, en cherchant un peu, on a découvert qu’il existait une salle plus accessible et moins chère à deux pas de là. Le Alumnae Theatre est l’un des plus vieux théâtres de Toronto et, fait amusant, beaucoup de films y ont été tournés dont celui d’Atom Egoyan, The Adjuster. Cette salle possède une disposition de scène et de sièges assez typique, voire classique qui convenait parfaitement au scénario et qui permettait de faire des plans intéressants avec une réelle profondeur de champ. Sur un total de cinq jours de tournage, on a passé trois jours et demi à l’intérieur du théâtre et le reste en extérieur.

Concernant les extérieurs, nous avons eu beaucoup de chance.

En effet, nous avons bénéficié d’un temps gris et maussade qui collait parfaitement avec la tonalité inquiétante du film. Et, fait assez rare à Toronto, le vent très fort qui soufflait à ce moment-là nous a permis d’avoir une eau agitée et des vagues sur le lac Ontario.

C’étaient vraiment des conditions idéales pour l’histoire que nous racontions à l’image.

Dans l’ensemble, le tournage s’est relativement bien passé (je vous épargne les défis que nous avons tout de même rencontrés) et nous avions un horaire quasi syndical. Il faut dire que j’avais comme assistant-réalisateur, Bruce Speyer, qui est un professionnel de la DGC (Directors Guild of Canada) doté d’une énorme expérience en la matière. Il a été un des piliers de ce tournage. La contrepartie, c’est que nous n’avons pas pu nous permettre trop de longueurs lors du tournage. Il n’y a pas de mystère, tout est toujours un problème de coûts de production. Il manquait donc pour le montage quelques plans sans acteur, notamment des plans d’autoroute et des plans d’avions dans le décor de Toronto. J’ai donc dû les tourner pratiquement tout seul avec un équipement minimum. Comme dit un collègue, réaliser et tourner un film, c’est comme partir en guerre. Vous avez une équipe à diriger, afin qu’elle respecte, ou vienne enrichir votre vision, mais il faut en même temps veiller au grain pour avoir au montage des plans qui ont du sens et qui vous permettent de bâtir une histoire fluide et convaincante.

Vous signez l’écriture, la réalisation et le montage de Périls. Comment décririez-vous cette expérience ? Qu’en avez-vous retiré ?

Alex Loukos : Non seulement je signe l’écriture, la réalisation et le montage de Périls, mais j’ai aussi contribué en grande partie à la direction de production (notamment la post production) et j’ai filmé quelques plans moi-même. Et comme si cela ne suffisait pas, j’ai aussi composé quelques-unes des petites musiques que l’on peut entendre dans le théâtre lorsque les acteurs répètent leurs scènes.

Quelque part, en faisant du cinéma indépendant, on se voit contraint de porter plusieurs casquettes. Le nerf de la guerre restant toujours la question budgétaire.

La seule chose que j’ai un peu regrettée, c’est d’avoir dû faire le montage moi-même.

Au départ, j’avais prévu de travailler avec une excellente monteuse, Pauline Decroix. Mais malheureusement, au dernier moment, celle-ci n’a plus été disponible puisqu’une grosse série avait retenu ses services sur plusieurs semaines, pour ne pas dire, plusieurs mois. J’ai donc dû me résigner à le faire tout seul. Pauline m’a tout de même aidé pendant deux jours, en me conseillant et en retravaillant avec moi quelques scènes. Cette collaboration et ce regard extérieur ont été bénéfiques pour le film.

Au final, ce que je retire d’avoir encore une fois occupé plusieurs rôles créatifs, c’est de n’avoir pas eu à dépendre de cinquante cerveaux pour prendre des décisions, comme a pu me le faire remarquer un de mes collègues. On connaît bien son propre scénario, on assume ses choix de réalisation et, au montage, on sait qu’on va respecter au plus près sa vision. Donc, au moins, si on fait de mauvais choix, on n’a que soi-même à blâmer ! (rire).

Mais quand même… C’est toujours important d’amener un regard extérieur sur son travail et de profiter de sa créativité.

En outre, je tenais à souligner une collaboration qui m’a donné énormément de plaisir. C’est celle que j’ai pu avoir avec Spencer Creaghan, jeune compositeur très talentueux. Nos échanges ont vraiment été très riches !

Il faut dire qu’en travaillant sur le montage, j’avais utilisé une musique temporaire de Philippe Glass, autant dire que j’avais déjà mis la barre assez haute. Mais, Spencer Creaghan m’a permis de réaliser mon désir d’avoir une musique orchestrale avec de vrais violons ! Il nous fallait trouver le ton juste et ne surtout pas tomber dans l’excès émotionnel pour bien souligner ce qui se passait à l’écran. La musique devait être atmosphérique pour rester dans l’idée que ce film parlait de choses plus grandes que nous. En fin de compte, je réalise que la musique tient un rôle hyper important dans ce court-métrage.

Curieusement, je serai vraiment tenté dans un prochain projet de m’impliquer davantage dans la composition musicale, même si ça contredit un peu mon désir de travailler avec des collaborateurs.

Mais pour en revenir à votre question, occuper tous ces rôles créatifs est vraiment gratifiant, stimulant et enrichissant, mais reste, qu’il est important d’avoir un garde-fou pour s’assurer que l’on est bien dans la bonne direction.

Enfin, quand et où aurons-nous la chance de pouvoir voir Périls?

Alex Loukos : La première projection publique de Périls se fera le 27 novembre à 17 h au Hot Docs Ted Rogers Cinema dans le cadre du forum du FRIC en partenariat avec le Labo et le Festival Cinéfranco.

PÉRILS d’Alex Loukos

Une production de LAPSUS FILMS INC.

http://lapsusfilms.com/fr/perils/

Crédit photos: Marc Lemyre