« Dès le départ, j’étais persuadé que Motel Monstre pouvait devenir une série coup de cœur! »

Martin, quelle a été ta première réaction lorsque tu as lu le scénario de Motel Monstre et qu’est-ce qui t’a le plus emballé dans cette proposition?

Martin Cadotte : C’est Marie-Pierre Gariépy, productrice de Slalom qui m’a parlé la première de Motel Monstre. Les créateurs, Marie-Hélène Dubé, Stéphane Guertin, Olivier Nadon et Vincent Poirier lui avaient envoyé ce projet et elle voulait savoir si j’étais intéressé à en assurer la réalisation. À la lecture du premier épisode, j’ai littéralement été happé par la structure. Les auteurs avaient également eu l’idée géniale de nous proposer un petit film de 30 secondes comme « teaser » et le fait de pouvoir découvrir la première scène sous cette forme m’a d’emblée conquis. Il faut dire que quand je travaille ma structure dramatique, que ce soit en documentaire ou en fiction, j’aime toujours avoir une idée maîtresse pour pouvoir placer mes éléments. Je retrouvais ici une façon d’écrire que j’adorais! De plus, le petit film de 30 secondes avait une esthétique complètement différente de ce que l’on a l’habitude de voir en série jeunesse, ce qui me confortait dans l’idée que je pouvais aller dans des zones encore inexplorées. Dès le départ, le projet m’amusait et m’emballait beaucoup. Je me souviens que je m’étais dit que j’avais entre les mains un projet de grande qualité et que je voulais en faire une grande série. J’étais persuadé que cela pouvait devenir une série coup de cœur!

Comment as-tu travaillé sur cette série avec les auteurs? Quels ont été vos échanges? Ont-ils eu un impact sur ton travail de réalisateur?

Martin Cadotte : Pour moi le travail avec les auteurs de Motel Monstre s’est fait en synergie totale. C’était incroyable! Tout au long de ce processus, on est arrivé à travailler, auteurs et réalisateur, dans un dialogue constant. Dans toute ma carrière, c’était une des rares fois où je vivais cela de façon si intense. À chaque fois que j’ai eu des questionnements, j’en parlais immédiatement aux auteurs et ils arrivaient toujours avec des propositions intéressantes. Ça a été la même chose lors du processus de montage, car j’aime être proche de mes auteurs quand j’entame cette phase. Je leur envoyais mes premières versions des épisodes pour avoir leurs commentaires. C’était très important pour moi que l’on fasse ce cheminement ensemble. L’impact sur mon travail de réalisateur a été immense. Chaque petit commentaire, chaque élément que j’amenais, les auteurs en tenaient toujours compte en modifiant le scénario ou encore le scénario à venir. Ils m’envoyaient même parfois des « flashs » de réalisation et je pouvais les tester pour voir si c’était intéressant et, la plupart du temps, ça l’était! On avait vraiment le même but et on voyait la même chose! Avoir eu la chance de pouvoir s’arrimer ensemble dès le départ a été, je crois, la clé de la réussite de cette série.

Comment s’est déroulé ton travail de préparation? Quelle a été ta vision de l’histoire et surtout comment as-tu déterminé les directions esthétiques?

Martin Cadotte : Cette série jeunesse pour les 9 à 12 ans, je l’ai tout de suite qualifiée de fantastico-réaliste! Mon point de départ était d’avoir de vrais impacts sur les thématiques jeunesse et de prendre en comptes les valeurs et les habitudes des enfants. Le fait d’avoir eu la chance, il y a quelques années, avant Motel Monstre, de faire une petite enquête auprès de jeunes dans des écoles m’a beaucoup aidé. Aussi, me dire que c’était une série fantastico-réaliste, me permettait de partir du principe que les plus grandes folies au monde étaient possibles, et surtout crédibles. Il suffisait d’y croire et de les présenter comme telles. Tout devait être judicieusement inclus dans le scénario et à partir de là, les éléments existaient d’eux-mêmes. Une fois le décodeur de ma série trouvé, je pouvais aller n’importe où, c’était exaltant. Pour faire ressortir le côté magique de la série, nous avons énormément travaillé avec l’équipe de tournage et le monteur sur les effets spéciaux, même si en série jeunesse on manque cruellement de temps. J’ai fait également des recherches et je me suis même commandé des vidéos en ligne d’effets spéciaux réalisables avec très peu de moyens. C’est ainsi que nous avons réussi à jumeler effets spéciaux et jeu de caméra comme pouvait le faire au début Georges Méliès. Concernant la structure visuelle de la série, ma première question était de savoir comment nous pouvions transporter les jeunes dans un univers scénaristique et idéologique qui leur ressemble avec un ton jeune, accrocheur et ludique. Il fallait à tout prix éviter d’être moralisateur. La deuxième question était de savoir comment avoir une esthétique remplie de mystère et de fantastique, un univers cinématographique qui incluait rythme et rapidité.
Je voulais aussi apporter un petit côté gothique à l’univers visuel dans la lumière, les décors, les costumes et le maquillage. On a choisi de travailler avec des couleurs vives et contrastées. Je me suis également beaucoup inspiré de Corpse Bride.

Dans un deuxième temps, il a fallu trouver le ton de la série, ce qui est l’élément le plus important pour moi. Je fais toujours un document de réalisation qui compile mes recherches et les discussions que j’ai pu avoir avec l’équipe de tournage et les différents départements lors de la phase préparatoire. Ce document nous permet de mettre les « balises ». Avec Motel Monstre, on s’est donné comme objectif de toujours rester dans le réalisme, et ce malgré le côté fantastique du projet. C’était l’essence même du projet.

Peux-tu me parler de ton travail de découpage? Étais-tu ouvert à l’inattendu et au spontané lors du tournage?

Martin Cadotte : Avec Motel Monstre, on a fait 6 saisons de 21 épisodes. On a commencé en 2010 et on a terminé le dernier tournage en 2016, ce qui représente environ 35 jours de tournage chaque saison. Ma préparation était donc super importante! Je prenais beaucoup de temps pour la lecture et l’analyse des textes, pour le découpage, que je transmettais ensuite à mon équipe. Lors du tournage, j’étais hyper préparé, hyper structuré parce que, comme je le disais plus haut, en série jeunesse, on n’a pas beaucoup de temps. J’avais en moyenne entre 45 minutes et une heure et quart par scène par jour. Cette préparation me permettait donc de pouvoir improviser par la suite, car je savais exactement ce qui allait être important visuellement pour le montage. Il faut dire que je viens du documentaire où la spontanéité et la flexibilité sont essentielles et j’essaye de les transposer en fiction. Je suis toujours à l’affût de ce qui se passe sur le plateau, avec les comédiens ou encore avec l’équipe technique. Je suis très ouvert aux suggestions. Si elles correspondent à mon idée, je vais, sans hésiter les utiliser pour rendre la scène encore meilleure.

Quels ont été tes choix concernant l’image? Quel rythme as-tu voulu donner aux plans et entre les plans tout au long du tournage?

Martin Cadotte : Pour le rythme visuel de la série, j’ai travaillé de concert avec Gabriel Levesque, mon directeur photo, Louis Durocher, consultant à la direction photo et le monteur, Olivier Aubut. À mon avis, c’était un des éléments qui manquait à la saison 1. Je voulais également aller chercher une texture cinématographique qui n’existe pas vraiment en série jeunesse. Il me fallait donc beaucoup de contre-jours pour faire ressortir les contrastes, d’autant que le côté « horreur » de la série s’y prêtait bien. J’ai également utilisé une jib pour ralentir un peu les mouvements de caméra. Concernant l’image, l’élément le plus important pour moi, c’était l’exploitation de la lumière. J’ai eu l’idée d’utiliser une machine à fumée dans mon décor pour créer une texture visuelle, une poussière dans l’air, car je voulais que l’on sente que l’on était bien dans un vieux motel. J’avoue que j’adore cette texture, ça donne un petit « look » film qui enlève le petit côté vidéo. La lumière était la plupart du temps naturelle, elle venait des fenêtres ou des praticables et était souvent directe. J’ai aussi dit à mon équipe que je voulais des zones d’ombre comme dans la vraie vie pour accentuer le côté réaliste que je voulais donner à la série.
Nous avons également tourné beaucoup de plans à deux caméras pour que le monteur puisse donner du rythme à la série et aller chercher un petit côté cinématographique. La série s’est tournée entièrement à l’épaule sauf, évidemment, les plans sur la jib. Je voulais avoir une caméra nerveuse, toujours dans l’action afin de sentir que ça respire et que c’est vivant.

Peux-tu me parler de ton travail avec les comédiens? Comment as-tu développé avec eux la psychologie des personnages et comment les as-tu dirigés lors des tournages?

Martin Cadotte : Créer une série pour un réalisateur c’est beaucoup, beaucoup de travail! Tu pars de zéro et tu dois tout inventer. En fait, à partir de mots écrits sur du papier, tu dois construire un tout : un univers visuel et sonore, le jeu et le ton. La somme de travail diminue évidemment d’année et année, car, à un moment donné, tu as trouvé le ton de la série et tous les départements sont véritablement alignés dans cette direction. Dans les dernières saisons, on a donc pu aller encore plus loin et affiner notre travail. Il est important pour moi de ne jamais laisser aller les choses et de toujours tendre vers la perfection. On s’autoanalysait tout le temps, on faisait des post mortem et on se demandait toujours ce qui avait marché ou non et ce que chacun voulait améliorer.
Pour répondre à ta question, saison 1 et 2, on a travaillé très fort avec les comédiens la psychologie de chaque personnage. Je te dirais même que ça a commencé dès les auditions. Je me suis servi des auditions pour faire du débroussaillage de personnage, j’ai essayé des choses avec les comédiens qui venaient en audition et, plus tard, j’ai utilisé ce qui me paraissait bon. Toutes les discussions que j’ai eues avec les comédiens me permettaient d’aller chercher la texture et la psychologie des personnages. Le travail a vraiment été très intense! Les répétitions étaient extrêmement longues, car en série jeunesse, on a juste une journée pour quatre jours de tournage, ce qui donne environ 15 minutes par scène. Tu imagines bien que pour la saison 1, on faisait bien plus que 15 minutes par scène, car on était dans la recherche de nos personnages et de leur psychologie. Sur Motel Monstre, les comédiens m’ont nourri continuellement tout comme les auteurs qui ont puisé leur inspiration dans le jeu des comédiens. Rien ne s’est fait en vase clos entre les équipes et je continue de croire que c’est ce qui a fait la force de la série.

« Tu sais, dans la vie, il y a des thématiques universelles et quand tu partages ta façon de voir les choses, tu te rends vite compte que beaucoup de gens y adhèrent. »

À priori, combien de saisons cette série jeunesse devait-elle avoir? Et surtout comment expliques-tu le fait qu’elle ait pu continuer durant 6 saisons? Qu’est-ce qui fait qu’elle ait suscité autant d’intérêt et qu’elle ait connu une telle longévité?
 
Martin Cadotte : Au départ, Motel Monstre devait avoir uniquement 2 saisons avec un seul diffuseur, TFO. Je pense que ce qui a fait le succès de la série c’est, à la base son idée originale et ses textes, mais aussi l’univers cinématographique et sonore que l’on a su amener sans oublier la qualité de jeu des comédiens. Chaque membre de l’équipe, et ce dans tous les départements, a énormément contribué à faire de cette série une réussite, un produit unique à forte valeur ajoutée. Je suis quelqu’un d’hyper exigent, je sais, c’est parfois tannant… (Rire) Mais pour moi, c’est essentiel de sentir que les gens avec qui je travaille sont partie prenante du projet et cherchent toujours à donner le meilleur d’eux-mêmes! Quand même, 6 saisons, c’est un record pour une série dramatique jeunesse hors Québec!

Comment expliques-tu qu’une série franco-ontarienne puisse intéresser Radio-Canada et avoir autant d’audimat? Quelle est selon toi sa valeur ajoutée par rapport à d’autres séries jeunesse?

Martin Cadotte : C’est drôle quand j’ai commencé cette série, j’ai dit deux choses aux auteurs et à mes comédiens : « Je veux que l’on vende cette série à Radio-Canada et qu’elle voyage et soit regardée d’un océan à l’autre ».  Deux ou trois ans plus tard, la productrice, Marie-Pierre Gariépy a parlé avec des personnes de Radio-Canada qui avaient vu et adoré la série et qui la voulaient. TFO et Radio-Canada se sont donc unis pour poursuivre cette aventure. Je pense que ce qui a pu intéresser Radio-Canada, c’est avant tout l’univers proposé et ce que l’on en avait fait. L’humour, les textes ont certainement été l’élément déclencheur. La qualité du jeu des comédiens et la facture visuelle de la série ont également joué pour beaucoup. Tu sais, pour moi, peu importe où une série est produite, que ce soit à Vancouver, à Ottawa, à Winnipeg, à Toronto ou à Montréal, elle doit toujours être de qualité! Je n’accepte pas de me dire : « C’est correct, on est à Ottawa, on a moins d’argent, on n’a pas ceci ou cela… ». Je dirais même que ça m’enrage rien que d’en parler! Pour moi, il faut que toute proposition soit parfaite! Je suis prêt à passer douze heures de plus par jour, s’il le faut, pour que le résultat final soit impeccable! Pour la saison 1 par exemple, le monteur faisait un prémontage et les épisodes étaient souvent plus longs d’environ 7 à 10 minutes et c’était moi, à la maison, qui coupais pour arriver à un 24 minutes. Je les renvoyais ensuite au monteur qui les finalisait. À partir de la saison 2, le monteur avait saisi le ton et rythme que j’attendais et il faisait lui-même les 24 minutes. Ce travail sur la première saison a représenté pour moi des centaines et des centaines d’heures de travail en plus. Rends-toi compte, j’étais sur des semaines de 122, 123 heures!
On a également choisi des gens qui voulaient se surpasser et qui étaient prêts à investir toute leur énergie et leur talent dans cette œuvre. C’est selon moi la raison pour laquelle Radio-Canada a été séduit, car ils ont vu à travers dans Motel Monstre, un produit d’excellence. Cette série nous a permis d’exporter la culture franco-ontarienne à travers tout le Canada. Les Américains exportent depuis tellement longtemps leur culture à travers les films et les séries que l’on regarde. Pouvons-nous, nous aussi, en faire autant? Je crois qu’il est grand temps que les choses changent!

Dernièrement on a appris que cette série serait diffusée en Louisiane. Comment expliques-tu que cette série puisse s’exporter?

 
Martin Cadotte : Oui, ça a été une belle surprise pour moi de voir que cette série allait être exportée en Louisiane! Tu sais, dans la vie, il y a des thématiques universelles et quand tu partages ta façon de voir les choses, tu te rends vite compte que beaucoup de gens y adhèrent. Ce qui explique également que la série s’exporte bien, c’est son rythme et à sa facture visuelle. Tu sais, j’en suis fier et pour la petite anecdote, mon père m’a écrit un courriel quand il a appris que la série allait en Louisiane me disant : « C’est drôle quand tu étais jeune, tu disais qu’un jour un de tes films irait à Hollywood. Tu n’es pas à Hollywood aujourd’hui, mais tu es quand même en Louisiane! » (Gros éclat de rire) Je l’ai trouvé très drôle, d’autant plus qu’il sait combien les séries jeunesse sont importantes pour moi! Je suis très heureux que des jeunes francophones et francophiles de Louisiane puissent entendre et vivre les histoires de nos personnages. Tu sais, je me suis autant attaché aux comédiens qu’aux personnages de cette série. J’ai appris à connaitre ces derniers et à apprécier leurs défauts, leur humour et je pense qu’ils portent en eux une réelle dimension cosmopolite!

Enfin, en tant que réalisateur, qu’est-ce qui t’intéresse dans les séries jeunesse? Qu’est-ce que de tels projets t’apportent dans ton cheminement professionnel?

Martin Cadotte : Faire de la série jeunesse, c’est pour moi un véritable honneur! Beaucoup de monde considère ça comme moins prestigieux, mais moi, j’adore les séries jeunesse! Tu as la chance de parler à un public qui, grâce à toi, va peut-être, pour la première fois, vivre et découvrir des situations exceptionnelles. Tu te rends compte, c’est vraiment extraordinaire! Ils vont rire de blagues dont ils se souviendront toute leur vie! Moi-même, j’ai été influencé par des séries jeunesse quand j’étais enfant. Maintenant, je prends conscience qu’elles ont imprégné mon univers artistique et développé mon imaginaire. Chaque jeune rêve d’être par exemple pilote de formule un, pompier, astronaute, policier…. Avec la série jeunesse, on peut lui ouvrir cette porte et aller le chercher pour qu’il continue de rêver en grand! L’objectif de Motel Monstre, c’était avant tout d’interpeller avec humour les jeunes et de parler avec eux de situations qu’ils vivent ou pourront vivre comme le taxage par exemple. En outre, les jeunes sont toujours les bienvenus sur mes plateaux. C’est important pour moi qu’ils puissent voir le processus de création!
Dans mon cheminement professionnel, la vitesse que demandent les tournages en série jeunesse me donne l’opportunité d’être encore plus rapide dans ma façon d’opérer sur mes différents plateaux. J’ai eu la chance de découper énormément de scènes. En six saisons de Motel Monstre, j’ai réalisé 1792 scènes! C’est incroyable tout de même, quand on regarde ce chiffre! (Rire) J’en suis presque ému! Tout ça fait qu’au final, je deviens un bien meilleur réalisateur. De plus, en série jeunesse, on peut se permettre une plus grande liberté dans la réalisation, ce qui est très agréable! Ces expérimentations, pourront plus tard, servir à d’autres tournages. En résumé, ce fut une belle aventure pour laquelle j’ai consacré 6 ans de ma vie. Je ne le regrette vraiment pas, car elle a été riche de découvertes et de générosité spontanée tant sur le plan artistique qu’humain.

Photos PATRICK LEDUC

Informations supplémentaires sur MOTEL MONSTRE
6 SAISONS
(2011 à 2016)
128 ÉPISODES
de 24 minutes
Maison de production SLALOM