« Pour moi, il était important de garder l’essentiel de ce qui allait servir aux propos de notre websérie. »

Marie Claude, avec vos trois webséries, peut-on dire que vous vous êtes spécialisés dans l’adaptation de pièces de théâtre. Pourquoi un tel choix ?


Marie Claude Dicaire : Je ne sais pas si on peut dire que nous nous spécialisons dans l’adaptation de pièces de théâtre. Je n’irais pas jusqu’à dire que nous sommes des spécialistes. Par contre, c’est quelque chose que nous aimons et avons choisi de faire. De nos trois webséries fiction produites avec le Fonds TV5, deux étaient effectivement des adaptations de pièces de théâtre, mais la première, Vision polyphonique, était une adaptation de poèmes d’Éric Charlebois. Je dirais plutôt que nous affectionnons tout particulièrement l’adaptation. Cette démarche vient souvent d’un coup de cœur pour un texte que nous avons eu, ensuite vient un côté pratique pour nous. Il faut dire que lorsque l’on dépose un projet au Fonds TV5, on ne dispose que de très peu de temps entre le moment du dépôt et celui de la soumission des scénarios finaux. Pour la websérie qui est une forme courte, l’adaptation nous permet ainsi de prendre des textes déjà forts et de les transformer dans un autre format en y apportant notre vision, notre regard et nos propres dialogues. Avec de tels textes, nous pouvons nous concentrer exclusivement sur le travail d’adaptation en cherchant une histoire à raconter et des propos appropriés à notre médium.

En tant que productrice, réalisatrice et scénariste, quelles sont, selon toi, les différences fondamentales qui existent entre le processus de développement d’une création originale et celui d’une adaptation ?


Marie Claude Dicaire : En tant que productrice, je dirais que la différence majeure réside évidemment dans la négociation des droits. Lorsque l’on souhaite s’approprier le texte de quelqu’un d’autre, il faut, avant tout, en acquérir les droits, ce qui n’est pas forcément facile. On doit, tout d’abord, signifier à l’auteur ou aux détenteurs des droits notre intérêt à en faire une adaptation et, ensuite, s’assoir avec eux pour leur exposer où nous souhaitons aller avec leur texte, ce que nous désirons en faire, et surtout, quel devrait être l’objet final. Il est essentiel de leur exprimer la vision qui nous habite pour éviter toutes mauvaises surprises. Le processus de négociation peut être différent selon l’auteur avec lequel tu travailles. Pour notre dernier projet, Neurinome, cela a été assez facile puisque je connaissais déjà bien l’auteur, Alain Doom, et j’avais travaillé sur quelques projets avec lui. Il m’a témoigné une très grande confiance et je lui en suis très reconnaissante. Son agente, Kate Mensour qui avait déjà vu nos précédents projets a également été très réceptive à nos propositions.

En ce qui concerne la scénarisation, le travail pour l’adaptation diffère vraiment de celui d’une idée originale. Lorsque l’on se lance dans une version courte comme la websérie, il faut savoir faire des choix, sélectionner ce qui est essentiel et trouver un filon. Ainsi, la chronologie peut souvent être modifiée ou devenir plus éclatée. Un artifice que nous avons d’ailleurs utilisé dans 2 h 14 et Neurinome. Il faut aussi, s’employer à bien faire la part des choses, entre ce qui peut se montrer et se faire sur le web. Au théâtre, on peut se permettre, par exemple, d’être dans l’évocation, une posture difficilement tenable en websérie.

L’œuvre que l’on est en train de créer découle, en fait, d’une libre inspiration de l’originale. Cette liberté de création me permet d’ajouter des dialogues et des situations qui ne figuraient pas dans le texte original, de changer des noms, d’enlever ou d’ajouter des personnages, afin de servir au mieux le médium.

En tant que réalisatrice d’une adaptation, je dirais que le travail le plus important est de savoir continuellement ramener les acteurs à l’œuvre développée pour le web qui n’est plus l’œuvre originale qu’ils pouvaient connaitre ou avoir étudiée.

Penses-tu que l’adaptation puisse être un moyen concret pour les réalisateurs en situation minoritaire de mieux se faire connaitre et de gagner en crédibilité auprès de diffuseurs ? 

Marie Claude Dicaire : Non, je ne crois pas. Cependant, comme certains réalisateurs en milieu minoritaire ont moins de projets derrière la cravate que d’autres, le fait de travailler à partir d’un texte fort et reconnu peut leur apporter une certaine sécurité face à des diffuseurs. Ces derniers pourront être plus enclins à apprécier le processus d’adaptation en sachant qu’ils partent sur une base solide avec un tel texte. Sinon, une œuvre originale est tout aussi valable aux yeux d’un diffuseur quand elle repose sur un bon texte, un bon scénariste, un bon réalisateur et une belle équipe pour la réaliser.

Quand tu adaptes à l’écran une œuvre théâtrale originale, est-ce que tu t’attaches à ne pas en dénaturer le fond, la forme et le langage, ou bien, au contraire, t’accordes-tu une grande liberté de réécriture et de scénarisation ?

 

Marie Claude Dicaire : Lorsque j’adapte, je cherche à me donner une certaine liberté de retravailler les dialogues et, définitivement, la forme. Dans nos webséries, il est possible de retrouver des clins d’œil à la forme originale, mais c’est rare. Au niveau des dialogues, j’essaye le plus possible de garder le ton de chacun des personnages. Si cela s’y prête, je vais également conserver le niveau de langage. Par contre, j’ajoute toujours du dialogue, ce qui est essentiel ! Parfois, en travaillant une adaptation, il m’arrive de ne plus savoir ce qui est de moi et ce qui est de l’auteur original. C’est une bonne indication pour moi que ce nouveau texte coule. Je crois qu’il faut, avant tout, trouver l’auteur qui pourra t’offrir une telle liberté et qui te permettra de faire ce genre d’adaptation.

 

Dernièrement, tu as tourné une websérie, Neurinome, une adaptation du monologue d’Alain Doom, Un neurinome sur une balançoire. Comment as-tu construit ton scénario pour que de la scène à la websérie, ce monologue ne perde pas de son éclat, de sa force et surtout, pour que le texte reste aussi sensible, poétique et percutant ? 

 

Marie Claude Dicaire : Concernant le scénario, nous avons tout d’abord établi que nous partirions sur cinq épisodes. Ce choix a été motivé par les ressources financières allouées, mais aussi, par le fait que nous estimions que c’était suffisant pour livrer l’essentiel du texte d’Alain Doom sans en étirer la sauce. Notre premier travail a consisté à nous détacher de l’autofiction. Dans notre projet, la base ou la trame reste la même : un personnage part pour Sudbury, il y rencontre un poète et découvre, au même moment, qu’il est atteint d’un neurinome de l’acoustique au cerveau. Il subit une première chirurgie qui ne fonctionne malheureusement pas et doit en subir une deuxième aux rayons gamma. Dans la forme originale, l’histoire est racontée par le personnage principal. Nous, nous avons volontairement pris le parti de nous placer dans l’action. Pour conserver la poésie du texte, nous avons privilégié le travail de l’image, de la direction photo. Le caractère sensible du texte va, lui, se retrouver dans le ressenti des personnages. En effet, on va vivre une gamme d’émotions avec Alain et grâce ce qui sera projeté à l’écran, les spectateurs pourront prendre conscience de sa vulnérabilité, de sa souffrance et de sa solitude. Je tiens également à remercier nos acteurs dont l’excellent travail a parfaitement servi cette intention.

Quels ont été tes principaux défis lorsque tu t’es attelée à écrire une version courte de cette autofiction d’Alain Doom ? 

 

Marie Claude Dicaire : En travaillant dans la fiction et non plus dans l’autofiction, mon principal défi a été de créer entièrement des relations entre les différents personnages. Dans la pièce de théâtre, tous les dialogues sont rapportés par le personnage principal et l’on comprend aussi qu’il a une personne dans sa vie, sans jamais l’entendre. J’ai d’abord créé de toute pièce la relation entre personnage du poète et Alain, en inventant certains des dialogues. Une façon, pour moi, de l’incarner à l’écran. Même si j’ai récupéré des bouts de phrases du texte original, leurs dialogues et leur relation sont totalement construits dans le projet web. On a également changé certaines parties racontées dans la pièce de théâtre pour des raisons techniques et pour que cela fonctionne mieux à l’écran. Un autre de mes grands défis a été de bâtir la relation d’Alain avec son conjoint. Dans le texte original, seules des allusions y sont faites et l’on peut ressentir que cette relation est difficile du fait qu’Alain refuse ou rejette l’aide de cette personne. Comme tu le suggères dans ta question, ajouter du jus et du contenu dans une version courte d’un texte original, c’est plutôt paradoxal et cela demande énormément de travail.

« Ce que j’aime du texte d’Alain Doom, c’est qu’il laisse une large place à l’interprétation et à l’extrapolation. »

Est-ce important pour toi de te détacher de la proposition théâtrale originale pour trouver toutes les possibilités qu’offre l’image ? 

 

Marie Claude Dicaire : Oui, c’est très important. Le texte d’Alain Doom, je l’ai lu et relu plusieurs fois, mais reste qu’à un moment donné, je m’en suis détachée complètement. Je me suis dit : qu’en ai-je retenu ? Et, j’ai couché toutes mes réflexions sur papier. Ensuite, j’ai cherché ces parties dans le texte original et je les ai intégrées directement à mon scénario. Tout le reste était devenu superflu pour la nouvelle proposition que j’étais en train de construire. L’image offre, comme tu le dis, beaucoup de possibilités. Le texte d’Alain Doom est très « verbeux » à la base, puisque l’on est dans l’autofiction et que tout nous est raconté. Grâce à l’image, j’ai pu éliminer une bonne partie du texte, en montrant à l’écran, l’action en tant que telle. L’image a été également primordiale pour aider à voir la solitude d’Alain, un des thèmes principaux de notre projet. Avec Jean-François Dubé, nous avons fait un vrai travail d’isolement du personnage dans l’image. Nous avons opté pour un cadrage serré où le protagoniste est rarement centré, toujours un peu décalé, pour que l’on puisse le voir et le ressentir comme tout petit dans son environnement. Nous avons soigné ces plans-là et j’espère que c’est réussi ! Moi, j’y crois !

Le hors-champ entre les actes, les scènes, laisse une grande place à l’extrapolation. Comment travailles-tu ces nouvelles propositions afin qu’elles restent dans le prolongement ou le développement de ce qui est en gestation dans le texte original ? 

 

Marie Claude Dicaire : Pour moi, il était important de garder l’essentiel de ce qui allait servir aux propos de notre websérie. Et, ce que j’aime avec le texte d’Alain Doom, c’est qu’il laisse une large place à l’interprétation et à l’extrapolation. Bien qu’il ne soit pas prouvé scientifiquement que des visions sous forme de souvenirs d’enfance puissent être générées par un neurinome, surtout celui de l’acoustique au cerveau, nous avons tout de même décidé de les bonifier pour accentuer et souligner le côté poétique de notre œuvre. En effet, dans la websérie, les flashbacks d’Alain sont très différents de ceux que l’on peut trouver dans le texte original. Nous les avons totalement inventés ou reconstruits. Cela nous a permis de donner des indices clés sur la personnalité et le caractère d’Alain et cela a également été un moyen, pour nous, de montrer et de faire comprendre son cheminement vers la résilience face à sa maladie et son entourage.

Photos STUDIO 7 MULTIMEDIA
Pour voir la websérie  NEURINOME
5 ÉPISODES
(2019)