Entretien avec Jim Donovan

Jim Donovan, c’est l’oiseau rare capable d’exercer un métier qui le passionne dans les deux langues officielles pour ne pas dire, dans les deux cultures. À l’image du « Canadien errant », il a quitté son nid montréalais trop exigu pour prendre, en 2010, son envol à Toronto. Un choix qui lui a plutôt bien réussi puisqu’il est désormais un réalisateur accompli et aguerri à de nombreux plateaux : vidéos-clip, publicités canadiennes et internationales, documentaires, longs métrages et séries télévisées.

Pour la télévision, sujet qui nous intéresse aujourd’hui, il a notamment tourné sur plusieurs séries d’envergure comme Heartland, FlashpointCrackedInstant StarNaked JoshMisguided Angels, MTV’s Undressed. Jim a même reçu en 2013 le prix de mise en scène au Canadian Screen Awards pour son travail sur Flashpoint, « A day in a life ». Dernièrement, il a réalisé Le Clan, une série dramatique écrite par Joanne Arseneau et coproduite par Phare-Est Média, Productions Casablanca et Avenue Productions.

Fictions anglophones versus séries francophones

S’interroger sur les différences pouvant exister entre les conditions de production des séries au Canada anglais et au Canada francophone, ne se réduit pas seulement à débattre d’indéniables disparités d’échelle de marché ou de modèle économique. C’est essentiellement mettre en lumière une divergence entre deux paradigmes culturels. Jim Donovan parle aussi de deux approches différentes du métier de réalisateur.

En effet, force est de constater que les anglophones travaillent différemment des francophones, car ils s’inspirent très largement du modèle étasunien.

La méthode américaine repose sur deux piliers fondamentaux :

D’une part, le showrunner, scénariste principal et producteur exécutif, qui est un « chef d’orchestre » à la croisée de l’économique et de l’artistique. Présent généralement de la première ligne du scénario du pilote, au montage du dernier épisode de l’ultime saison, il incarne l’âme de la série. Il cumule ainsi les fonctions d’auteur, de directeur artistique, de manager, de gestionnaire budgétaire, et d’interlocuteur privilégié des chaines et des producteurs. C’est en quelque sorte le grand architecte du produit final, responsable de l’identité de la série devant la chaîne.

D’autre part, les « pools » de scénaristes, groupes d’écriture, qui réunissent plusieurs auteurs, écrivant et réécrivant en flux tendus, c’est-à-dire tout au long du tournage.

Dans ce système les scénaristes ont un rôle prépondérant, les réalisateurs, quant à eux, apportent chacun leur signature particulière tout en se conformant à l’ensemble préétabli par le showrunner et par le « pilote », ou l’épisode « phare » de lancement de la série.

 

 

 

 

Le pilote et les premiers épisodes sont souvent le fruit du travail d’un réalisateur-auteur, un créatif, qui met en scène le scénario et l’adapte. Par la suite, d’autres réalisateurs seront conviés à se glisser dans « ses souliers » et gratifieront la série de leur signature, à condition de suivre les instructions du showrunner. Cette expérience est cependant très instructive pour eux, car, de par ces contraintes, ils doivent redoubler d’ingéniosité créative et de savoir-faire. De même qu’un designer d’une ligne de vêtements peut être choisi pour réaliser ou dessiner une pièce unique tout en respectant le style et les couleurs de la collection, les réalisateurs successifs d’une série devront s’adapter à l’esprit et aux caractéristiques principales du pilote.

Pour comprendre ce mode de production, il faut garder à l’esprit la course frénétique à la qualité, mettant en concurrence les diverses séries nord-américaines de langue anglaise. La notoriété entraîne en effet, dans sa foulée, toute une gamme de nouveaux produits, plus séduisants les uns que les autres qui capitalisent sur une industrie puissante capable de les diffuser à grande échelle et à l’international.

« Cette réalité économique exige que l’on fasse plus avec moins, d’où l’inventivité, la prise de risques artistiques, la créativité plus libre qui elle, est incalculable ».

Du côté francophone, le rôle du réalisateur de séries s’apparente beaucoup plus à celui du metteur en scène au cinéma. Il interprète un scénario et le réalise selon sa propre sensibilité artistique. La production et/ou le scénariste font d’ailleurs appel à lui pour sa signature et sa vision singulière et l’engagent sur toute la durée du projet. Il a la responsabilité de diriger toutes les étapes de création et de déterminer la forme finale de l’œuvre conformément bien sûr aux exigences de la chaîne et de ses partenaires créatifs, auteurs et producteurs, ce qui est parfois un défi de taille! Tous les choix esthétiques, du scénario au montage, de l’image à la lumière, des décors aux costumes, du choix des acteurs à la manière de les diriger, reposent sur ses épaules. Le constat s’impose, on est alors bien loin du modèle typique américain. Dès les prémices, le réalisateur est impliqué et insuffle l’inspiration nécessaire pour donner vie à la série.

L’approche francophone, malgré des moyens financiers bien moindres, cherche quant à elle, à défendre une production audiovisuelle plus diversifiée, valorisant le talent artistique de chaque membre de l’équipe de création. De fait, elle privilégie une prise directe entre producteurs, scénaristes, réalisateurs, compositeurs, acteurs, et concepteurs qui multiplient les occasions d’exploration, favorisant ainsi la contribution de tous dans le processus de création qu’a inspiré le réalisateur.

Cette posture particulière peut s’expliquer selon Jim Donovan par le contexte culturel dans lequel baignent les francophones au Canada. Ils sont confrontés à un marché et à un bassin d’artistes et d’artisans bien plus restreints, d’où la nécessité cruciale, voire vitale de se réinventer et de rester créatifs pour l’industrie télévisuelle francophone. Comme le dit si bien Jim Donovan : « Cette réalité économique exige que l’on fasse plus avec moins, d’où l’inventivité, la prise de risques artistiques, la créativité plus libre qui elle, est incalculable ».

Avec Le Clan, série dramatique tournée en Acadie et au Québec, produite conjointement par Avenue Productions, Casablanca et Phare-Est Média, Jim Donovan a renoué avec une tradition plus cinématographique du métier de réalisateur, très proche de ce qu’il avait déjà pu expérimenter avec ses deux longs métrages, Pure et 3 Saisons.

Pour la petite histoire, lorsqu’il a reçu le texte de Joanne Arseneau, il en est tout de suite tombé amoureux et, comme tout bon réalisateur qui se respecte, il n’a pas pu résister au désir de lui donner vie, en explorant tous ses aspects visuels et dramatiques. C’est ainsi que débuta cette belle aventure humaine que l’on connait et qu’il n’est certainement pas prêt d’oublier!

Vivifié par cette expérience d’alchimiste créant un univers singulier ex nihilo, Jim Donovan souhaite aujourd’hui multiplier les occasions de travailler en ce sens, avec des équipes qui valorisent l’intimité et la complicité entre créateurs.

Il ne fait pas mystère de son souhait le plus cher : Réaliser des shows originaux, possédant une empreinte distinctive forte et qui pourraient avoir une portée internationale, à l’image de la production reconnue et saluée de l’industrie cinématographique canadienne.

« Je suis actuellement sur une nouvelle série en région, Le Siège avec les producteurs Cécile Chevrier et Attraction. Je prends bientôt le chemin de Banff pour le festival international de télévision où je rencontrerai des producteurs et chefs de file de la télé internationale pour explorer de nouvelles collaborations, pitcher mes propres shows et respirer l’air du temps de la nouvelle télé » nous a-t-il confié.