LA
PAROLE
AUX
MEMBRES
La diversité dans les arts médiatiques
Nathalie Lopez

Nathalie Lopez

Josiane Blanc

Chrystelle Maechler

En tant qu’artiste de la diversité, quel a été votre premier constat face à la place des diverses communautés culturelles dans le cinéma canadien?

Nathalie Lopez : Depuis le début de ma carrière dans cette industrie, il m’a été très clair que le cinéma canadien était vraiment centré sur la représentation de la culture dominante de ce pays, c’est-à-dire la représentation de Caucasiens anglophones ou francophones québécois. Et même avant le début de ma carrière, j’ai grandi en consommant de la télévision et du cinéma québécois qui ne reflétaient jamais les réalités des diverses communautés culturelles qui existent dans la francophonie canadienne.

Josiane Blanc : Je pense que même si nous avançons dans la bonne direction, il reste définitivement du travail à faire à ce niveau-là. Je pense qu’on doit se questionner pas seulement à s’assurer la présence de personnes issues de la diversité à l’écran, mais aussi s’assurer une réelle représentation de celles-ci. Par exemple, l’un des sujets qui reviennent souvent sur la table, c’est comment certains des rôles qui sont donnés aux comédiens issus de la diversité au sein des productions manquent de profondeur et sont souvent accompagnés de bien des clichés.  Certaines communautés sont aussi complètement absentes de notre espace médiatique. Derrière la caméra, le même travail doit aussi être effectué. Il y a de plus en plus d’initiatives qui permettent aux créateurs émergents d’accéder à des programmes et des fonds pour créer un premier projet, mais il faut s’assurer qu’au-delà de ces opportunités, qui sont géniales pour les créateurs émergents, il y a aussi de la place pour qu’ils puissent bâtir leurs carrières au-delà de ces initiatives et s’établir au sein de l’industrie.

Chrystelle Maechler : J’ai immigré au Canada en 2006. Au début, tout était nouveau donc je n’ai pas forcément immédiatement pris conscience de la place des communautés culturelles dans le cinéma canadien, car j’étais trop occupée à le découvrir. Cependant, après quelque temps au Québec, ce qui m’a frappé est que c’était très « blanc » en général, très uniforme. Même les différents accents de la francophonie n’étaient que peu représentés. Malgré la créativité et le style indéniable, je remarquais qu’on voyait souvent les mêmes personnes évoluer dans ce cercle. Il y a parfois des répliques qui existent encore dans des films qui me gênent… Dans le film 1991, les commentaires de la mère sur le coloc noir de son fils sont inacceptables à mon sens… On devrait passer au-dessus de ça maintenant… Du côté anglophone, c’est plus mélangé même si c’est loin d’être parfait…

En tant que réalisatrice issue des communautés culturelles, quels sont les défis les plus souvent rencontrés?

Nathalie Lopez : Je crois que le défi en est un de taille et ce sont vraiment des problèmes systémiques qui sont déjà très ancrés dans l’industrie. En tant que réalisatrice francophone en situation minoritaire de communautés culturelles, tu n’as pas accès à des contacts et des réseaux qui sont essentiellement des « white boys club ».   De plus au Québec, où j’ai grandi et entamé ma carrière, la conversation sur le racisme est quasiment inexistante. La culture québécoise étant hyper protectrice de son statut d’identité distincte se nie à aller à la rencontre et rate complètement la cible de l’inclusion.

Josiane Blanc : Des défis il y en a plusieurs et ils sont différents pour chacun. Je pense que l’un des défis que l’on doit surmonter ensemble c’est justement faire preuve d’une plus grande ouverture, une plus grande écoute et élargir notre spectre de connaissances face aux différentes communautés qui sont présentent au Canada. Je crois que de se retrouver face à un bailleur de fonds qui est dubitatif face à une histoire que l’on veut raconter parce qu’il ou elle « ne comprend pas » ou veut modifier l’histoire qu’on lui présente pour qu’elle soit plus en ligne avec l’expérience et le point de vue de la majorité, est quelque chose qui revient souvent sur la table au sein des discussions des créateurs issus de la diversité. Mon expérience de femme noire au Canada n’est pas la même que celle d’une autre et mes créations sont teintées de cette expérience et de ce point de vue aussi. C’est définitivement un défi, mais encore une fois, j’ose croire qu’on va dans la bonne direction parce qu’on en parle justement de plus en plus.

Chrystelle Maechler : Cette question est complexe, car mon parcours de réalisatrice est plus récent. De plus, je ne me considère appartenir à aucune communauté culturelle particulière, car je suis d’origine mixte donc souvent aucun cas ne s’applique à ce que je suis… Être impossible à catégoriser, je pense que c’est le plus grand défi, en fait… Je pense donc que, plus la diversité sous TOUTES ses formes sera représentée, plus ce sera facile pour tout le monde. Un autre défi dans le monde francophone est le dédain pour des accents autres que québécois, ça doit changer, car c’est énervant et infondé…

Selon vous, qu’est-ce qui est prioritaire et qui doit changer le plus rapidement pour permettre une meilleure représentation de la diversité dans le monde du cinéma canadien?

Nathalie Lopez : Dans mon opinion c’est un problème qui affecte non seulement le cinéma, mais tout le paysage audiovisuel canadien. On doit absolument offrir plus d’opportunités aux réalisatrices-teurs pour raconter nos histoires et ainsi diversifier ce qu’on voit sur nos écrans. Je crois aussi que des mentorats et des partenariats avec des artistes de la diversité dans l’industrie seraient aussi très utiles pour avancer dans nos carrières.

Josiane Blanc : Selon moi, une des questions qui revient et qui est primordiale pour faire bouger les choses c’est de de s’assurer d’avoir une représentation diverse au sein des comités de sélection et des bailleurs de fonds. Il faut que les groupes qui octroient les fonds aux créateurs soient représentatifs de la diversité canadienne justement pour amener sur la table différents points de vue. Je sais, encore une fois, que certaines institutions ont fait des changements en ce sens dans les dernières années autant au niveau de la diversité, mais également au niveau de la parité, ce qui est très bien. On parle aussi de s’assurer qu’au sein des plus grosses productions, certains des rôles clés soient occupés par des personnes issues de la diversité.  À la fin, il faut d’abord commencer par se poser la question : sur l’ensemble de mon équipe, il y a-t-il des gens issus de la diversité? Et s’il n’y a pas une personne, eh bien il faut faire l’effort de changer ça pour s’assurer qu’il y ait plus de représentation. Des gens talentueux issus de la diversité qui travaillent en cinéma, il y en a partout à travers le Canada et donc, si on ne les connaît pas ou qu’ils ne font pas partie de nos cercles, il suffit simplement de les chercher parce que je vous garantis qu’ils sont là. Et de nos jours, avec les médias sociaux, on n’a plus d’excuses.

Chrystelle Maechler : Il faut laisser la place à d’autres créateurs, à d’autres histoires et pour cela, il faut des plateformes, du financement et de l’ouverture. Si les diffuseurs sont eux-mêmes majoritairement blancs, naturellement ils privilégieront des histoires et des personnages auxquels ils peuvent s’identifier : c’est normal. C’est pour cela que la diversité doit être présente à tous les niveaux du monde du cinéma : des directeurs de casting aux producteurs, diffuseurs, techniciens, scénaristes et réalisateurs. Cela permet de représenter au mieux à l’écran la réalité de la société dans laquelle on vit.

Avez-vous l’impression que la discussion et les échanges actuels à cet effet sont prometteurs en matière de changements?

Nathalie Lopez :  Oui, de plus en plus. Déjà qu’on en parle c’est un bon début et il se met en place des initiatives assez intéressantes de la part de FMC et Téléfilm entre autres ce que je trouve très encourageant.

Josiane Blanc : Je préfère toujours rester positive donc je dirais que oui. Après tout, le simple fait qu’on me demande mon avis sur la question est une preuve que c’est mieux maintenant que ça l’était y’a 5, 10, 15 ans. Mais il ne suffit pas simplement d’en parler, il faut agir aussi et ça, c’est important de le mentionner. Il ne faut pas que la question de représentation soit juste un « buzz » du moment. Il faut voir comment sur le long terme on va implanter des changements qui permettront à plus de gens issus de la diversité de se tailler une place au sein de l’industrie.

Chrystelle Maechler : Oui et non. Il y a ceux qui ouvrent les yeux et ouvrent le débat et la discussion avec une véritable envie de faire changer les choses. Mais il y a aussi beaucoup de suiveurs de tendances qui ne veulent pas être à la traîne ou montrés du doigt et qui en parlent pour faire bonne figure, mais qui ne changeront jamais rien… Comme tout, c’est le temps qui le dira, mais pour que cela s’inscrive dans la durée, que ça se normalise, il faut encore être vigilant. On ne veut avoir le syndrome « Trump post Obama! ». On doit cela pas seulement aux réalisateurs, mais aux spectateurs qui cherchent des histoires qui leur parlent avec des gens qui leur ressemblent. C’est ainsi que la société pourra véritablement changer.